Petite, j'étais chiante (le premier qui dit que ça n'a pas changé... aura raison). Et pour ce qui touchait à l'alimentaire, très chiante. Mais alors, du genre à atteindre les records mondiaux. 

Pour ce nouveau thème, j'ai d'ailleurs failli vous amener des "roulés de jambon blanc à la gelée de coing de tatie Aline", tant les bonnes fées qui se sont penchées sur mon enfance ont tout tenté pour essayer de me faire avaler un peu de nourriture. Et puis mon homme m'a dit  : " T'as qu'à leur faire l'omelette sans oeufs". 

Parmi mes aversions alimentaires les plus tenaces, les oeufs arrivent en bonne place (je n'arrive d'ailleurs toujours pas à les manger durs ou mollets). Il était donc impensable de me faire manger l'ombre d'un oeuf quand j'étais petite.

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Ma grand-mère paternelle, qui est la patience incarnée, avait du mal à varier les menus pour cette enfant qui venait tous les quinze jours lui casser les pieds à la ferme (mon père étant décidément incapable de demeurer longtemps chez une autre femme que sa mère). Chez mon père (et donc chez mes grands-parents), c'était le paradis sur terre : personne ne me forçait à me laver (outre un débarbouillage sommaire), à me brosser les cheveux, je me délectais de Pif gadget, des ballades dans les bois, j'avais le droit de sauter sur les lits, et surtout  PERSONNE ne m'obligeait à manger (j'étais à l'époque capable de survivre tout un week-end en me nourrissant exclusivement de tartines que mon grand-père faisait patiemment griller sur le feu, trempées dans du café au lait sucré- passé au chinois, parce que "beurk j'aime pas la peau du lait de tes vaches mémé"). Ma mère me récupérait crasseuse et souriante, vidait une bouteille de démêlant sur ma tête en soupirant, et c'était reparti pour un tour. 

Or donc il advint qu'un samedi soir, le Pif gadget fraîchement déballé, et le jouet en train d'être monté par mon paternel, ma grand-mère inventa l'omelette sans oeufs. Le dialogue originel se perd dans la nuit des temps, mais ça a dû donner approximativement : 

- Mémé, qu'est-ce qu'on mange ? 

- De l'omelette de patates. 

- Moi, j'aime pas les oeufs.

- Ça tombe bien, c'est une omelette spéciale, c'est une omelette sans oeufs. 

Et hop, emballé, c'est pesé. J'ai mangé de l'omelette exclusivement chez mémé Zizoze (Marie-Rose c'est dur à dire pour un bébé) pendant pratiquement dix ans. Elle avait beau soi-disant donner la recette à ma mère ou à n'importe qui d'autre, c'était jamais pareil.

 

Et maintenant, la recette : 

- Pelez une quantité conséquente de pommes de terre, et coupez-les en fines rondelles. 

- Huilez copieusement une poêle (de préférence une vieille poêle en fonte bien calotée - vous pouvez également opter pour de la graisse d'oie), et faites revenir à feu doux limite moyen vos pommes de terre, en couvrant la moitié de la poêle et en remuant de temps en temps. Elles doivent "rôtir", disait ma grand-mère. Le secret, c'est de ne pas saler avant la fin de la cuisson, sinon elles s'écrasent. 

- Dans un bol, cassez et fouettez 5 ou 6 oeufs selon la taille de votre poêle.

Cette étape doit être faite pendant le montage du jouet Pif gadget, ou alors que l'enfant chiant est occupé par une activité passionnante qui le tient à distance de la cuisine. Quand j'y pense, le plus remarquable réside dans le fait que je n'ai JAMAIS vu ma grand-mère casser et fouetter les oeufs, alors même que le soir, j'étais le plus souvent attablée dans la cuisine pendant qu'elle préparait le repas.

- Versez les oeufs sur les pommes de terre rôties en augmentant le feu, et en couvrant. Le secret de l'omelette sans oeufs, c'est qu'elle doit contenir plus de patate que d'oeuf, et qu'elle doit être ultra cuite, amateurs d'omelette baveuse, passez votre chemin. 


Mon père la mange recouverte de concentré de tomates, puis écrasée. C'est un délice, et ma madeleine de Proust.